Ce jour où les cochons ont été interdits de circulation en ville …

Cher(e)s histoirien(ne)s,

Aujourd’hui encore, en période de crue, il est possible d’avoir la chance illustre de croiser quelques rats sur son chemin à Paris. Spectacle enthousiasmant d’une nature bienveillante à la tombée de la nuit. Mais saviez-vous qu’hier, nos ancêtres, y croisaient aussi des cochons ? Libres, le groin fier, ils avaient place libre dans les rues de la Cité.

Alors pourquoi ne rencontre-t-on plus de porc vivant (et en un seul morceau) à Paris ? Retour en arrière !

Le porc urbain, ni chic ni bobo

Autrefois, en ville, le porc n’était pas vraiment élevé en porcherie : il l’était surtout dans la rue, sur les places et les terrains vagues, au bord des fleuves, voire dans les parcs ou les jardins. Depuis l’Antiquité, le porc urbain est un animal vagabond qui prend sa nourriture où il la trouve. D’où des abus, des querelles et des accidents. Nombreux sont les procès qui mettent en scène des porcs ayant visité une boutique, dévasté un jardin, pillé une réserve ou un charroi, blessé (voire dévoré) des enfants. Gloups.

Le porc joue un rôle d’éboueur en ville. Il se nourrit de déchets et d’ordures, ceux des maisons, des boutiques, des foires et des marchés, mais aussi ceux des cimetières. Ils circulent à ce point librement qu’au début du 13ème siècle, le roi de France Philippe Auguste fait entourer le cimetière des Innocents à Paris d’un mur suffisamment haut pour empêcher les porcs d’aller y déterrer les cadavres ! Miam…

Gare aux cochons

La divagation des porcs occasionne donc de nombreux accidents dont le plus tristement célèbre a eu lieu au 12ème siècle. Le 13 octobre 1131, le destin de la monarchie capétienne et du royaume de France a pris un tour tragique. Alors qu’il chevauchait avec quelques compagnons dans un faubourg de Paris, le jeune prince Philippe, fils aîné du roi Louis VI et héritier du trône déjà sacré et couronné, fit une grave chute de cheval et mourut quelques heures plus tard. Son cheval avait été percuté par …. un cochon distrait lancé à vive allure, et qui fut aussitôt qualifié de « porcus diabolicus » !

C’est ainsi qu’en cette même année 1131, Louis VI, dit “le Gros”, interdit formellement aux truies, verrats et autres pourceaux de baguenauder librement dans les rues et obligea quiconque en possédait à les tenir en laisse.

C’est un véritable bad buzz pour la famille royale. Eclaboussée par la mort ignoble de l’un des siens, la dynastie capétienne devra multiplier les actes de « purification » pour retrouver sa dignité et sa légitimité. Il faudra plusieurs décennies pour que la pureté du lis, désormais fleur royale, efface peu à peu la souillure de ce cochon du diable …

La fin de la liberté de circulation

À partir de la fin du 12ème siècle, toutes les villes d’Europe prennent des décisions réglementaires pour limiter ou pour interdire la circulation des porcs dans les rues. Mais ces textes n’étaient guère respectés, malgré les amendes ou les châtiments parfois très sévères. Ainsi à Paris, seuls les religieux de l’ordre de saint Antoine, voués à l’action charitable et au soin des malades, conservaient officiellement le privilège de laisser leurs porcs courir en liberté dans les rues. Mais dans la réalité leurs cochons étaient loin d’être les seuls à se balader dans les rues parisiennes.

C’est enfin l’édit de 1539, plus sévère encore que les précédents, qui semble finalement avoir eu raison de leur vagabondage à Paris. Alors n’oubliez pas : la prochaine fois que vous sortirez votre copain rose à quatre patte, prenez la laisse et gare aux amendes !

Vous voulez en savoir plus sur le cochon, et sur son rôle dans notre culture populaire ? Un peu de lecture pour approfondir :

  • Le cochon de Michel Pastoureau (Historien, spécialiste des couleurs, des animaux, des images et des symboles, Michel Pastoureau est directeur d’études à l’Ecole pratique des hautes études où il occupe la chaire d’histoire de la symbolique occidentale), paru le 31 octobre 2013.